Histoires

Réflexions du terrain

Depuis la Plaine de la Bekaa au Liban, il nous est possible de voir les montagnes en Syrie. Depuis ma fenêtre, j’aperçois les tentes où vivent les réfugiés syriens.

Ces tentes font partie de campements informels et se trouvent disséminés à travers le pays. Plus de 6 000 campements hébergent plus de 300 000 réfugiés. En tout, plus d’1,5 million de réfugiés vivent au Liban.

Je m’octroie une petite pause. Ces dernières semaines de mise en place de plans de contingence ont été frénétiques. Nous sommes au début d’une réponse d’urgence face à l’épidémie du coronavirus. À l’heure actuelle, on compte 438 cas au Liban. Des milliers de personnes vivent dans des campements surpeuplés et dans des conditions précaires ; le système de santé libanais est déjà dépassé. L’impact de ce virus risque d’être catastrophique.

Anna Chilvers, Coordinatrice projets, Liban
Je suis coordinatrice de projets pour l’ONG Medair dans la plaine de la Bekaa. J’ai, dans mon équipe, 70 employés qui fournissent des services d’abris et de santé aux réfugiés syriens et aux Libanais vulnérables. Une grande partie de notre travail consiste à géo-localiser les campements informels afin d’y acheminer de l’aide. Les membres de l’équipe « Gestion des risques » se rencontrent régulièrement pour discuter du bien-être du personnel et pour coordonner les interventions face à cette crise qui prend de l’ampleur. Ces dernières semaines, nous avons mis en place les protocoles sanitaires nécessaires, acheté des équipements de protection (comme les gants et les masques), et commencé des interventions tout en restant en communication étroite avec nos équipiers et avec les autres organisations. La semaine dernière, nous avons pris la décision de commencer à travailler principalement depuis la maison ; seules les visites de terrain essentielles sont permises. Quelques heures après avoir pris cette décision, un violent orage a balayé la plaine et causé de gros dégâts. Nous avons reçu plus de 200 appels à l’aide de personnes dont la tente avait été emportée ou endommagée. Six membres de notre personnel ont été détachés pour répondre à ces demandes urgentes. Nous avons ainsi pu distribuer des kits abris d’urgence pour que ces familles puissent réparer leur tente. Dans le même temps, nous continuons de soutenir les centres de santé : il n’y a pas de trêve pour les maladies ni pour les grossesses.
Il me semble que la peur et la panique générées par ce virus ont le potentiel de devenir plus contagieuses que le virus lui-même. Les rumeurs et intox circulent très vite et, dans ce brouhaha de pessimisme et d’anxiété, nous voulons proclamer haut et fort la vérité pour notre personnel et les communautés auprès desquelles nous intervenons. Ces jours-ci, je pense particulièrement aux paroles de Jésus dans Matthieu 6 : 34 « Ne vous inquiétez pas pour le lendemain ; le lendemain se souciera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. » Pendant longtemps, ce verset était pour moi synonyme de défaitisme. Mais aujourd’hui, je comprends qu’il est là pour nous libérer de problèmes qui n’existent pas encore. Les problèmes d’aujourd’hui, nous y faisons face avec joie et force et prenons les mesures nécessaires pour y remédier. Le reste appartient à Dieu. Les problèmes à venir, c’est à Lui de les gérer !

Entre nos réunions de coordination et les services essentiels que nous continuons d’assurer sur le terrain, nous avons pris le temps de nous asseoir avec chaque membre de notre personnel local pour leur demander s’ils pouvaient et souhaitaient participer à nos efforts si nous prenions la décision d’aider directement des personnes souffrant du coronavirus. Certains rôles présenteraient des risques : comme le suivi des patients dans un centre d’isolement, ou le transport de ces patients. D’autres rôles présentent moins de risques : la collecte des données ou la permanence téléphonique pour répondre à la hotline. Certains de nos équipiers ont à la maison leurs parents âgés dont ils prennent soin ; d’autres sont eux-mêmes vulnérables car ils souffrent de pathologies. Les conversations que nous avons eues avec nos équipiers m’ont fortement encouragée ; plus d’un ont répondu qu’ils étaient prêts à aider, peu importe le rôle. Les infirmiers de nos équipes nous ont même dit : « Si nous ne les aidons pas, qui le fera ? »

Nous sommes quatre équipiers internationaux ici et avons pris la décision de rester et de faire le maximum face à cette crise. Oui, nous savons que nous serons peut-être coincés ici pendant plusieurs mois, loin de nos familles. Nous avons accepté le fait que nous risquons d’attraper le virus. Nous comprenons que si un de nos proches à l’étranger tombe malade, nous ne serons pas à ses côtés. Mais malgré tout, le choix de rester nous parait évident.


Des petits réfugiés syriens que nous avons rencontrés lors d’une réponse d’urgence en novembre 2018

Nous répondons tous à un sens du devoir ; à un appel qui vient de Dieu. Nous sommes ici pour une raison.

J’ai conclu notre dernière réunion d’équipes avec ces mots : « Nous sommes travailleurs humanitaires. Notre mission est de soulager la souffrance et de sauver des vies. Alors peut-être que ces prochaines semaines, cette mission sera menée différemment de ce que nous avons l’habitude de faire, mais elle n’a pas changée. Je suis fière de notre équipe et d’appartenir à Medair. »