Histoires

Il n’y a rien de plus précieux que la vie

Seule une musique au rythme rapide et aux sonorités électriques se fait entendre dans la voiture. Nous sommes en route vers un camp de réfugiés dans le nord de l’Irak. Le son de la radio est suffisamment bas pour que je réussisse à l’ignorer.

J’ai tellement de choses qui me passent par la tête : je pense aux réfugiés syriens que j’ai rencontrés lorsqu’ils ont traversé la frontière irakienne après les combats dans le nord-est de leur pays en octobre 2019. C’était le mois dernier. J’accompagnais nos équipes santé qui partaient mettre en place des soins aux réfugiés arrivant en Irak.

Je me demande comment ils vont, si leur état d’esprit a changé. Je pense à Sinu et Nijot, un couple de personnes âgées qui voulait me raconter leur histoire. Quel plaisir de passer un moment avec eux. Lorsqu’ils ont pris la fuite quand les combats ont atteint leur village, ils ont été séparés de leur huit enfants.

« Nous avons essayé de rester aussi longtemps que possible, mais les bombardements continuaient, nous avons donc fui. Notre village a probablement été détruit, mais on le reconstruira. Je souhaite juste que tout le monde aille bien. La vie humaine est précieuse. Nous ne savons pas où sont nos enfants»

Il n’y a rien de plus précieux que la vie. Je me demande si le couple a retrouvé ses enfants et si je vais les revoir, eux ou les autres personnes que j’ai rencontrées à la frontière. Je me demande si les conditions dans le camp où les réfugiés vivent désormais sont supportables. Tellement de questions me passent par la tête !

À l’horizon, j’aperçois une multitude de tentes. Quelques minutes après, nous arrivons. Je pénètre le camp de Galiwan, où vivent environ 2 000 des 16 380 réfugiés (qui sont aujourd’hui 20 056). Le camp est situé à 170 kilomètres à l’est de la frontière entre l’Irak et la Syrie. Je viens de Mossoul et je prévois de rencontrer l’équipe eau et assainissement de Medair qui mène des discussions avec les réfugiés présents dans le camp sur la meilleure manière de répondre à leurs besoins. Mais ce n’est pas tout, nous voulons qu’ils sachent que nous nous soucions d’eux et que nous sommes là pour les écouter.

Shixar nous a accueillis dans sa nouvelle « maison » : une tente dans laquelle il vit depuis seize jours avec Samia, son épouse, et leurs deux enfants, Mohammed et Barzani.

Shixar nous a parlé de sa vie avant la crise : une routine pleine de bonheur. Réveiller les garçons, les emmener à l’école, aller au travail… et tout ça, au sein d’une communauté très soudée. Ils vivaient dans un trois pièces à quelques mètres des parents de Shixar. Samia était enseignante, comme son père l’avait été, et Shixar, employé d’hôpital. Puis, les combats ont commencé et tout a changé.

La famille a pris la fuite et s’est réfugiée dans une région moins touchée par le conflit. Shixar y mettait ses compétences au service des personnes victimes des combats armés.

La situation devenant de plus en plus volatile, « nous nous sommes demandé s’il n’était pas sage de partir », nous raconte Shixar. Des négociations avaient été entamées et un cessez-le feu de trois jours avait été déclaré. « Tout le monde avait peur ; c’était le moment ou jamais de partir. »

Aux moyens de passeurs et de plusieurs voitures, la famille a traversé un village après l’autre en pleine nuit. Un périple long, froid et fatiguant.

« Lorsque nous sommes arrivés, nous n’avions plus de force. Mais nous savions que nous étions en sécurité. Nous n’avions plus rien à craindre. »

Mais la sécurité n’est pas synonyme de certitude ni de facilité. « Lorsque nous traversons des moments difficiles ici [dans le camp], » nous confie Samia, « la vie perd toute sa saveur. »

Mohammed, leur fils de cinq ans, nous a parlé de ce qui lui manque le plus : ses copains d’école et le parc où il passait ses soirées en famille. Shixar, pris par l’émotion, n’a pas réussi à nous parler de ses plus beaux souvenirs. En voyant les larmes couler sur le visage de son mari, Samia s’est effondrée. Perplexes, Mohammed et Barzani jetaient des regards furtifs autour d’eux : tout le monde présent dans la tente, visiteurs compris, s’était mis à pleurer.

Mohammed a placé sa main sur mon épaule et m’a offert son plus beau sourire édenté. Avec la petite famille, nous pleurions tous le sort des Syriens affectés par les traumatismes et la douleur de cette crise. Je voulais les consoler, mais ma voix tremblante et les phrases que j’essayais de formuler me parurent subitement vaines. De telles blessures ne peuvent être effacées par de simples mots.

Lorsque nous sommes arrivés chez Shixar, nous étions de simples étrangers. Lorsque nous l’avons quitté, nous étions amis. Chaque jour, je suis témoin d’événements qui confirment une même réalité : nous ne sommes pas si différents des réfugiés syriens. Nos besoins essentiels et nos désirs sont les mêmes : nous voulons être aimés et nous sentir en sécurité. De la même manière, aucun d’entre nous n’a choisi de naître, ni sa nationalité. Barzani et Mohammed ont moins de six ans ; la guerre en Syrie est plus âgée qu’eux. Ils n’ont pas demandé à devenir réfugiés. Personne ne souhaite le devenir. Mais nous pouvons tous choisir comment réagir à cette crise. Et je souhaite réagir avec un cœur ouvert et des oreilles attentives parce qu’il n’y a rien de plus précieux que la vie.

Barzani prend l’appareil photo pour un selfie avec l’équipe Medair.