Histoires

Devoir grandir trop tôt

« Je suis une enfant qui a eu un enfant, j’en suis consciente », raconte Fatima*, sa petite de trois semaines dans les bras. « Jamais je n’aurais cru que pour mon seizième anniversaire, mon plus beau cadeau serait un bébé. Mais regardez-la, c’est un vrai rayon de soleil. »

J’ai rencontré Fatima dans une clinique de la Plaine de la Bekaa, au Liban. Elle venait participer à une session de soutien psychosocial avec les femmes de la localité, organisée par Kholod, chargée de projet à Medair. Une fois le confinement terminé, en juin, les équipes de Medair ont petit à petit repris les rencontres physiques après deux mois de rencontres virtuelles sur WhatsApp. Ce jour-là, la thématique de la session, à laquelle assistaient cinq femmes, était le stress et l’anxiété pendant la pandémie.  

 

« J’ai décidé de participer à ces sessions pour pouvoir rencontrer d’autres femmes et arrêter de broyer du noir. Je fais mon maximum pour trouver des moyens d’exprimer mes émotions et j’encourage les femmes autour de moi à faire de même. J’écris et je dessine dans un carnet tous les jours. J’en ai déjà rempli trois. Un jour, ils contiendront toute l’histoire de ma vie », me confie Fatima en fin de session. « J’ai maintenant une consultation de gynécologie ; je suis très contente car j’ai beaucoup de questions depuis que je suis maman. Des connaissances dans le campement [où vit Fatima] m’ont parlé d’une sage-femme à la clinique qui pourra aussi m’aider. »

 

Dans la salle d’attente, nous discutons.

 

« J’étais très contente de la session aujourd’hui. Les autres participantes sont vraiment fortes. Ça fait du bien d’être écoutée et d’écouter. Quand j’entends leurs histoires, je me rends compte que je ne suis pas seule. Je me sens plus forte à chaque fois que je les quitte », ajoute Fatima.

« Je suis trop jeune pour être mère. Je suis encore une enfant. Lorsque nous avons fui la Syrie en 2016 pour le Liban, ma mère, mon père, mes sept frères et sœurs et moi-même vivions dans une toute petite tente. Je n’oublierai jamais la première nuit. Nous, qui avions grandi dans une maison en Syrie, une vraie maison avec des portes, des fenêtres, des murs peints, du joli mobilier et un beau jardin… C’est un missile qui nous a privés de ce paradis et qui nous a cantonnés dans un petit carré de tissu et de bois [la tente]. Cette nuit-là, j’avais l’impression de dormir dans la rue. 

La première année a été si dure. Mon père essayait de trouver du travail, et puisque j’étais l’aînée, je devais aussi travailler. J’avais 13 ans et, au lieu d’aller à l’école, je confectionnais des loukoums à longueur de journée pour les employés d’une grande usine. Je travaillais 10 heures par jour, dehors, et souvent je ne sentais plus mes jambes en fin de journée. Mais je continuais parce que les 200 000 livres que je gagnais par mois (environ 100 euros à l’époque) me permettaient de nourrir une partie de ma famille. J’y ai travaillé un peu moins de deux ans.

Un soir, en rentrant au camp, les gens que je croisais me félicitaient pour mon mariage. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Ce jour-là, il avait été décidé que j’allais me marier à un homme que je ne connaissais pas. Personne ne m’a demandé mon avis. Tout a été décidé à ma place. C’était le jour le plus triste de ma vie.

J’avais des rêves avant », me dit Fatima, la voix pleine de regrets.

« Je voulais travailler dur pour ensuite retourner à l’école et devenir médecin. Je voulais pouvoir soigner les gens, aider les personnes que j’avais vues souffrir en Syrie. Je voulais prendre soin de femmes comme ma mère qui ont mis au monde et élevé huit enfants. Mais ce rêve meurt un peu plus chaque jour.

L’instant où Rama* est entrée dans ma vie, tout a changé. Elle illumine mon quotidien. Peut-être qu’un jour, ce sera elle le médecin que j’ai toujours voulu être. Elle guérit déjà mes blessures. C’est elle qui va m’apprendre à devenir mère, et moi je lui montrerai comment être forte et je l’encouragerai à suivre ses rêves. » Après quelques minutes de silence et quelques larmes silencieuses, Fatima me dit : « Dieu est et sera toujours mon compagnon. Je le loue parce que ma fille est en bonne santé et parce que je peux venir ici [à la clinique] pour prendre soin non seulement de mon corps, mais aussi de mon esprit. »

Après la consultation de gynécologie, lors de laquelle Fatima a pu poser toutes les questions qu’elle souhaitait, cette dernière est sortie du cabinet tout sourire, une boite de produits d’hygiène dans la main. « Tout va très bien, Dieu soit loué », m’annonce-t-elle. « Le médecin me demande de prendre des multivitamines et de continuer l’allaitement pendant au moins six mois. »

« Afin d’encourager les femmes à prendre soin de leur santé sexuelle et reproductive, nous offrons des consultations post-natales gratuites à toutes les femmes qui viennent dans les 40 jours suivant leur accouchement », explique Christine, Chargée de projet santé à Medair. « Nous donnons aux femmes un kit hygiène qui comprend de nombreux articles essentiels pour la maman et son enfant, comme des couches, des lingettes, des mouchoirs, etc. »

Medair soutient cinq centres de santé dans la Plaine de la Bekaa en subventionnant les consultations de médecine générale, de pédiatrie et de santé reproductive. Les femmes enceintes ont droit à quatre consultations prénatales et une consultation postnatale gratuites. Fatima fait partie des milliers de femmes qui peuvent se rendre à la clinique pour se former sur la santé, sur la planification familiale et sur les relations familiales saines. Elles sont désormais, grâce à ces services, en mesure de prendre soin de leur santé et de celle de leurs enfants.

Dans l’enceinte des campements informels et des centres de santé, les femmes ont l’occasion de participer à des activités de soutien psychosocial lors desquelles elles sont encouragées à prendre la parole, à exprimer ce qu’elles pensent, à apprendre de nouvelles choses et à influencer positivement leurs communautés.

« Aujourd’hui, dans mon carnet, je raconterai ma première visite chez le médecin après la naissance de Rama ; j’écrirai qu’aujourd’hui, j’ai été suffisamment courageuse pour dire à haute voix que j’avais toujours voulu être médecin. Peut-être que je ne pourrai plus jamais retourner à l’école, mais au moins, je me souviens de mes rêves. J’ai le droit de rêver encore. »

Après avoir récupéré les multivitamines à la pharmacie, Fatima est rentrée chez elle avec son bébé.

Les actions sanitaires de Medair dans la Plaine de la Bekaa sont soutenues par Affaires mondiales Canada, en partenariat avec Tearfund Canada. Les activités de soutien psychosocial sont financées par le Fonds Madad pour le Liban (UE).

*les prénoms ont été modifiés.